AGONIE…
L’ambiguïté et les non-dits minent le dossier de la SNCF: le Pouvoir n’a pas voulu faire état de son choix qui apparaît pourtant clairement: il juge que le transport, autant celui de voyageurs que celui de marchandises, ne doit plus être un service public et qu’il lui faut faire en sorte de le faire basculer dans le domaine de la « libre entreprise » où pourront alors jouer les lois de la concurrence et surtout où l’Etat sera dégagé de toute responsabilité dans la quantité, la qualité, le prix du service offert. Et où le pouvoir politique échappera alors à toute mise en cause sociale, ayant de plus détruit, du même coup, les forteresses syndicales du secteur public.
Ce choix a été précédemment celui du gaz et de l’électricité, des autoroutes, des aéroports…Il est celui de l’enseignement: du Supérieur largement entamé, du secondaire déjà, demain du primaire? De la Santé sans doute ensuite. Cet « immense transfert »s’opère et se développe depuis 15 ans sans interruption, « infreiné » par 20 années d’ échéances politiques, dans le clair-obscur d’étapes intermédiaires, de « camouflages divers, de calendriers étalés, de faux-nez…
On s’achemine donc, quinquennats après quinquennats, vers un Etat réduit à ses fonctions régaliennes sans qu’aucun débat n’ait précédé cette immense mutation: ce choix est celui clairement assumé de la partie de nos concitoyens qui acquittent l’impôt dont ils ne souhaitent plus qu’il serve à équilibrer le budget de services publics, déficitaires par nature, puisque devant rester à la portée de tout un chacun: ils choisissent dés aujourd’hui de payer individuellement pour obtenir un service personnalisé; ils en ont les moyens. Ils sont accompagnés de tous ceux appartenant aux classes moyennes qui n’ont pas clairement vu qu’à l’impôt sera substitué un sur-coût correspondant au revenu annuel exigé par les capitaux investis, et une moindre qualité de service due à l’abandon de toutes les parties non rentables du service transféré: ils seront parmi les perdants, inconscients pour l’heure, de ce changement profond de paradigme: trop riches et pas assez…
Il reste par ci et par là, spectateurs sans voix,la part la plus démunie de la population qui ne réalise pas toujours d’ailleurs qu’un Etat lentement dépouillé de ses fonctions perd au fur et à mesure de son dépouillement, une part essentielle de son pouvoir de protection des plus faibles. Et un noyau d’idéalistes absurdement raccrochés au temps et au idéologies passés, la plupart d’ailleurs assez aisés pour se trouver parmi les gagnants des nouveaux temps, mais qui jugent que leur rêves sociétaux valaient bien plus que ce privilège dérisoire: ces doux rêveurs appartiennent ou appartiendront tous à une seule classe, celle des désespérés.
La question que me pose cet abandon de la notion de service public et du service lui-même concerne ce qui le sous-tend. Pourquoi ce discours au contenu ancien mais de plus en plus extrême, a-t-il pu devenir à ce point audible dans les pays occidentaux ? Ou, ce qui revient au même, pourquoi et comment les sociétés sont-elles conduites à élire ceux qui le tiennent ? Ou encore, comment expliquer qu’elles soient prêtes à cet abandon du service public ?
Si Macron met en cause les acteurs – en particulier, les cheminots et leur statut … non mais vous avez vu la dette de la SNCF ! – c’est qu’il sait pouvoir le faire ; moins parce que « le fonctionnaire » n’a jamais été beaucoup soutenu par le marais de l’opinion publique en tant qu’il représente « la sécurité » notamment celle de l’emploi (avec les corollaires idéologiques d’inefficacité – non, mais vous avez vu la dette de la SNCF ! – , d’indifférence, de planque etc., à l’exception historique de l’instituteur, du mineur de fond… et du cheminot dans sa locomotive à vapeur avec ses lunettes pour les escarbilles dont l’imagerie n’était pas encore tout à fait effacée en 1995… ), mais surtout parce que s’accentue aujourd’hui le basculement vers ce qui est appelé « néolibéralisme », un mot séduisant par la très vague résonance de « liberté » qui permet de l’utiliser très confortablement. Et puis, néo, comme son nom l’indique, c’est nouveau, n’est-ce pas ? Tiens, il me semble entendre des rires émanant de cimetières anciens…
La dialectique (rapport contradictoire individuel-collectivité dans la résolution des problèmes majeurs de l’existence personnelle et sociale) dont on a pu croire un (long) temps qu’elle se résoudrait par des formes du collectif tourne à l’avantage de l’individuel. Trump et Macron disent l’un et l’autre : jusqu’ici, tous les autres se sont trompés et, regardez-nous, c’est nous qui sommes désormais la résolution de la contradiction, qui en sommes l’incarnation ; l’Américain exhibe sa tour à Manhattan (sans parler du reste…) le Français présente le rêve (américain ?) de devenir millionnaire (ou milliardaire) comme l’idéal de chacun.
On n’a pas fini de mesurer l’impact de l’échec de l’expérience communiste, assimilée un peu vite, mais non sans raisons, à l’irréalisme de la notion elle-même. Mais ce n’est pas non plus sans raisons.
Reste à savoir si ce basculement est irrémédiable ou pas.
Et jusqu’où ?