J’avais 10 ans, et en rentrant en Alsace venant du Midi où j’avais passé les années de guerre, je découvrais une société dans laquelle se distinguaient clairement trois strates: les protestants, les israélites, les catholiques. Le Vendredi, au nom du concordat maintenu, le Pasteur, le Rabbin et le Curé entraient au lycée, et pendant une heure, prenaient leurs ouailles en main.
Les protestants étaient certes conscients que cette ville avait été la leur. Ils n’en tiraient cependant aucune vanité, ayant appris tout petits, que sans la Grâce tout cela n’était rien.
Les Israélites, qui avaient survécu aux cinq années de guerre, arrêtaient majoritairement leurs études après la troisième pour travailler au commerce qu’ils reprendraient un peu plus tard. Leur synagogue s’appuyait sur notre temple.
Les catholiques, pour beaucoup issus de milieux anciennement plus modestes, savaient qu’ils représentaient la majorité de la population ; leurs parents avaient déjà entrepris la conquête du quartier résidentiel.
Je ne me souviens pas qu’en toutes ces années d’après- guerre, il n’y ai eu jamais distinction entre nous , ni dispute confessionnelle. Et voilà que 70 ans ont passé et que la religion est devenue un sujet clivant de notre société.
Le catapultage malheureux des drames Charlie et Coulibaly, auxquels s’est ajoutée la commémoration d’Auschwitz, a engagé certains et notre Premier ministre notamment, à des propos si déplacés qu’une bonne partie de nos compatriotes sont persuadés aujourd’hui que le drame de Charlie est une agression anti-sémite!
Alors que l’affirmation posée par les criminels- non pas les terroristes- est d’une simplicité…biblique: le blasphème dans notre Loi est puni de mort. Nous suppléons à la lacune de la vôtre que nous ne reconnaissons pas.
Il convient, pour ceux qui essayent de comprendre, d’être conscient qu’au coeur de tout cela, il y a Israël et la Palestine. Et qu’il est vrai que porter la mort à des Juifs en France est plus aisé que de les atteindre à Jérusalem .
Mais ceux des Juifs en France qui se reconnaissent deux patries doivent bien être conscients qu’à travers eux, c’est leur deuxième patrie qui est visée: ils se qualifient ainsi, comme l’a si bien rappelé Lyne Cohen-Solal dans Le Monde, comme des Juifs français et donc adeptes d’une religion avant d’être citoyen de notre pays. Cette France qui ne saurait être celle de protestants, catholiques, musulmans, bouddhistes…ou Juifs!
C’est bien pour cela que faire en sorte de faire vivre notre société européenne avec le souvenir constamment ravivé du plus abominable crime de masse qu’elle ait accompli au cours de sa si longue histoire, constitue une maladresse qui dessert sa cause. Et venir sur les écrans pour dire que l’on va rentrer « chez soi » et « se mettre à l’abri » relève à la fois de l’inconscience et de l’impudeur.
On attendrait plutôt, de temps à autres, quelques prises de positions intelligentes et courageuses sur la manière de terminer un conflit, qui voudrait transformer notre pays en champ de bataille, et changer notre vision de l’Autre, en voyant dorénavant en chacun le représentant de son Dieu Vengeur!