Utopie

Parfois habilement, souvent maladroitement, François Hollande avait essayé de concilier deux politiques: la première, destinée à permettre à notre pays de maintenir le fragile ( mais jugé par beaucoup indispensable) équilibre social caractérisé par son armature forte de classes plutôt favorisées et moyennes et sa minorité de travailleurs à petites rémunérations; la seconde tenter d’engager la France dans le grand monde, pour qu’elle puisse maintenir sa place dans le modèle mondialisé dirigé par le Système financier, les hiérarques qui le composent et où oeuvrent ses serviteurs auxquels sont promis leur appartenance prochaine au Système en prime de leurs bons et loyaux services. En fait, ces deux politiques étaient incompatibles, car la première freinait par trop la seconde, et leurs tenants se sont alors ligués pour éliminer cet homme du Passé.
Il y a eu là un effort méritoire de voie médiane, mais qui s’est traduit par un énervement du Système qui a jugé que sa marche en était entravée et qui a préféré choisir et porter au pouvoir, directement, l’un des siens, homme de confiance qui saurait agir sans atermoiement et sans problème de conscience. Sous le nom de « réforme » qui sentait bon la fleur nouvelle, l’homme s’est lancé dans ce qu’il a nommé la modernisation de l’Etat, mais qui touchait plus directement et d’abord la « modernisation » de la Société. Ladite Société, dans sa majorité a compris en quelques mois de quoi il retournait: elle avait été trompée, ne serait-ce que parce cette politique débutait par l’amputation de son pouvoir d’achat, seul à faire les frais de la nouvelle donne; en même temps, les entreprises n’embauchaient pas, le chômage ne fléchissait pas, les rémunérations des classes moyennes et les retraites baissaient, et les dividendes servis au Capital, dopés de plus par les « gestes » de l’Etat en sa faveur, atteignait des niveaux cosmiques.

Le surgissement des « Gillets jaunes », approuvés par les trois quarts des Français, a stupéfié Macron à l’image de Louis XVI à la veille de la Révolution: voici donc Gulliver enchainé au sol et qui sera probablement obligé d’emprunter la sente étroite de son prédécesseur. Ou, pour survivre, une autre toute de brutalité…

Une autre évolution est-elle envisageable sur le long terme? On a peine même à l’exprimer tellement elle supposerait un bouleversement total de notre Société, de sa vision du Monde et surtout de l’acceptation par elle des contraintes de nouveaux modes de consommation. Elle consisterait à extraire notre pays du Système en jouant sur le fait que notre territoire, seul parmi les grandes nations de l’Europe à pouvoir rêver d’autonomie, recèle sans doute les ressources lui permettant de nourrir sa population, de la loger et de lui procurer le minimum de services vitaux essentiels à sa vie quotidienne; ce qui implique évidement, pour la majorité de ses habitants une baisse considérable de ce qu’on appelle le niveau de vie et un changement complet de la façon de vivre, notamment parce qu’elle se confond, par obligation éthique et technique, avec l’acceptation de ce qu’on met aujourd’hui sous le nom d’Ecologie.
Une telle Révolution consistant à « sortir du jeu » avec l’alibi moral du souci de l’avenir de la Planète, ne serait envisageable que sur un terme long; elle impliquerait entre autres de proscrire, période après période, l’entrée en France de produits qui n’y sont pas ou n’y serons plus fabriqués et donc la mise en oeuvre d’une politique de rationnement des produits importés; elle supposerait bientôt un décalage qui pourrait devenir considérable, avec les systèmes, les modes de vie, la morale sociale des pays auxquels nous sommes jusque là liés, et avec tous ceux avec lesquels nous commerçons aujourd’hui. Tout ceci, entre autres…

C’est là que je m’aperçois que j’ai déjà vécu, dans ma courte vie, un scénario étrangement semblable. De 1940 à 1945, chaque jour au sortir de l’école, nous allions, mon frère et moi, faire le tour des fermes de Laloubère pour en rapporter,les jours fastes, deux ou trois oeufs, et sur le chemin, ramasser les pissenlits qui seraient part intégrale de notre repas du soir…Je me souviendrais toujours des deux billes d’acier issues de roulement à billes, « empruntées » à l’Arsenal de Tarbes par notre voisin qui y travaillait et qu’il m’offrit à l’occasion de mes 4 ans, le plus beau cadeau que j’ai jamais reçu en ces cinq années de guerre…

Une réflexion sur « Utopie »

  1. Utopie, en effet. L’utopie, à la différence du mythe, est consciente de ce qu’elle est. Une immanence.
    Ce qui caractérise ce mouvement (révolution ?), jusqu’à présent du moins, c’est qu’il est une juxtaposition d’individus connectés qui parvient à exister dans la durée. Pas de leader, pas de structure, pas de revendication autre qu’un « ras-le-bol » global.
    Une première, non ?
    Est-ce une représentation (désespérée ?) de ce qu’on appelle l’individualisme contemporain, faute de pouvoir nommer autrement ce qui reste quand l’utopie d’un commun « autre » est (apparemment) morte dans l’implosion communiste des années 80 ?
    Macron vient d’invoquer la perte du sens de l’effort pour expliquer le malaise actuel… Inconscience ou provocation calculée ?
    Il n’est certes pas là par hasard. Ni, avant lui, Sarkozy et Hollande. Ni Houellebecq.
    Tiens, encore une remarque : il y a eu à Dijon ces jours-ci un débat entre élus et GJ dont France Culture a diffusé quelques extraits. L’un des GJ fait remarquer que le directeur de la Banque de France gagne 30000 euros par mois. Lui, un peu plus de 1000 euros après x années de travail (j’ai oublié le nombre qui est important). Il demande s’il est juste qu’existe une telle différence. Un député lui dit qu’en effet il y a un problème.
    Question : pourquoi cet élu (de la majorité présidentielle) ne soulève-t-il pas de lui-même ce problème dont il reconnaît la pertinence… après plusieurs semaines de protestations violentes.
    Tiens, encore, et dans la même veine : pourquoi une augmentation de salaire est-elle généralement accordée après une lutte syndicale et pas avant ? Mais oui ! Pourquoi un patron ne réunit-il pas ses employés pour leur annoncer qu’il va leur proposer une augmentation de salaire ?
    Là, j’ai bien peur de ne plus être dans l’utopie, mais dans le mythe.

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