Sur les Gens ordinaires

L’affaire Fillion vient avec éclat illustrer ce que nous écrivions précédemment: la totale autonomisation d’une classe politique qui, à l’occasion de sa mue, a adopté le système « moral » du monde de la finance et des affaires. Ainsi, il est évident que durant toutes ces années où notre ancien Premier ministre a servi des rentes à épouse et enfants en usant illégalement de l’argent public, il n’a pas un moment pensé en termes moraux: d’ailleurs, on peut être sûr que ce catholique affiché et quasi militant n’a pas jugé utile de s’en entretenir avec son confesseur…
Il faut en même temps noter que parmi ses amis politiques et depuis plus d’une semaine que l’affaire a éclaté, aucune voix ne s’est élevée pour condamner les faits eux-mêmes; leurs commentaires les plus désobligeants ont porté sur la maladresse de l’impétrant: effectivement, il n’avait pas préparé de défense pour la bonne raison que, simplement, il n’avait pas conscience d’avoir failli. Et peu nombreux parmi ces amis sans doute, ceux qui pensent que le coeur de cette affaire est d’ordre moral. Or, pas loin de 80 % de ses compatriotes pensent le contraire…C’est la raison pour laquelle « l’offensive » de l’intéressé portant sur un complot « institutionnel » n’a eu aucun succès: pour l’opinion « ordinaire », le problème n’était pas là.
L’énorme distance qui sépare aujourd’hui « les gens ordinaires » de la « classe dirigeante » est sans doute de nature économique et financière. Mais beaucoup plus grave, elle est d’essence morale: les classes dirigeantes au cours de ces deux dernières décennies ont imposé leurs valeurs sociétales et économiques tout en négligeant sereinement leurs effets: sur eux-mêmes et sur les classes populaires. Dans cette affaire, on s’aperçoit de l’immense décalage existant aujourd’hui entre les deux classes qui, pour la première fois dans la République, divergent sur les valeurs, leur nature et leur place sur l’échelle où elles se classent.